vendredi 22 mai 2009

Art et humanisme

Je ne crains pas de l’affirmer, contrairement au slogan habituel des intellectuels de bon ton : l’art change le monde. Un artiste peut changer le monde au moins autant que tel chef d'État, tel philosophe ou tel scientifique que l’histoire célèbre légitimement. Les esprits brillants qui le nient avec un sourire désolé, en s’en remettant à leur scepticisme habituel, qu’ils prennent pour de l’intelligence, feraient mieux d’y réfléchir. L’art change le monde autant que les idées, aussi peu et tout autant, c’est-à-dire beaucoup. Avec cette différence que les idées ne changent pas toujours le monde pour le meilleur, il s’en faut de beaucoup. La politique change le monde, mais souvent pour le pire. Les fascismes et les dictatures détruisent le monde. Ce n’est jamais le cas de l’art. Lorsqu’il a une influence, c’est toujours pour le meilleur.
Je ne reconnais pas de différence de nature entre l’art et la philosophie. Sans nier, bien au contraire, leur différence de moyens d’analyse et d’expression. En tant que peintre je me sens souvent proche de l’écriture. Je sais que je viens encore d’énoncer deux idées à contre-courant de l’évidence qui circule, et qui me condamnent aux yeux des adeptes de catégorisations. Ce sont eux qui s’en remettent à des lieux communs anciens, du rationalisme le plus classique et le plus réducteur.
Pourquoi cette obsession de changer le monde? Parce qu’il est aujourd’hui un scandale permanent du point de vue éthique.
Artiste, philosophe, chercheur scientifique ou dirigeant politique, c’est l’homme qui change le monde. Dans le domaine artistique, cela ne suppose pas de faire de l’art politique, que ce soit de propagande réaliste socialiste. L’art change le monde lorsqu’il explore notre image du monde, notre sensibilité et les rend visibles; lorsqu’il en déchiffre les structures et les valeurs, et prend position visuellement à leur égard, soit en les célébrant, soit en les refusant, soit en en proposant de nouvelles. Il n’est pas nécessaire qu’il dénonce explicitement la guerre, la misère, l’exploitation humaine, l’injustice ou l’hypocrisie. Il suffit qu’il mette à nu les structures mentales et les valeurs dont découlent ces situations inacceptables.
Et pour y parvenir, toutes les technologies sont légitimes, que ce soient la danse ou la sculpture, l’architecture ou la musique, la peinture ou l’informatique. Les arts numériques ont le mérite d’explorer la technoscience et l’âge du numérique. C’est une vertu majeure. Mis ils tombent souvent dans le travers des communications de masse, de l’interactivité ludique et de la culture de distraction. Tel n’est pas le cas des arts scientifiques, qui contribuent significativement aux grands débats de société de notre époque et à des prises de conscience au niveau bioéthique.
Il faut cependant sans cesse rappeler que l’art ne peut pas devenir dépendant du progrès technologique. Il peut, il doit s’y intéresser, mais ce n’est pas la technologie qui fait l’art, qui détermine la valeur, ni la puissance d’expression de l’art.Ce n'est pas un thème central de l'art, comme plusieurs l'affirment aujourd'hui avec un zèle prosélytique. L’art est une création du cerveau et de la psyché de l’homme, pas d’un ordinateur, ni d’un algorithme, aussi puissants et actuels puissent-ils paraître. Au contraire : plus la technologie informatique est sophistiquée, plus l’art qui y recourt est éphémère et perd de son efficacité.
Le lien qui compte, c’est celui entre l’art et le degré de conscience de l’homme, ou, en d’autres termes, entre l’art et l’humanisme, entre l’art et le progrès humain.
Nous abordons ainsi les rapports entre l’art, le beau et le bien : un thème ancien, sur lequel nous reviendrons, car il demeure des plus actuels. Il faut le rappeler aux créateurs qui se consacrent aux arts numériques.
Hervé Fischer

samedi 16 mai 2009

La loi de la divergence




En cette année Darwin où nous célébrons le 200e anniversaire de sa naissance et le 150e de «De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle», nous nous devons de reconnaître que la théorie darwinienne de l’évolution naturelle constituait une formidable rupture par rapport à la croyance en Dieu qui dominait alors l’Occident.
Cet hommage admiratif étant rendu, force est de constater que sa théorie demeure fondamentale pour comprendre l’évolution du règne animal, mais ne permet pas d’expliquer le développement de l’espèce humaine. En comparaison des autres mammifères, nous avons connu une évolution si rapide qu’on ne peut plus parler d’adaptation et de sélection naturelle, mais qu’il faut considérer des mutations dramatiques et répétées. À plusieurs reprises déjà j’ai souligné qu’il est nécessaire d’envisager une Loi de la divergence, qui est le contraire de la Loi de l’adaptation (1). Le génie de Darwin lui-même en constitue un exemple indéniable, en un temps où Dieu et la création divine – le créationnisme – s’imposait à tous. La transformation rapide et majeure de l’espèce humaine, par rapport aux autres espèces vivantes, s’est faite par mutations biologiques qui ont moins répondu à des contraintes extérieures, écologiques, qu’à des projets spontanés du cerveau humain. Si nous nous référons à l’histoire récente, nous constatons que l’invention de la roue, ou la maîtrise du feu, de l’électricité ou du nucléaire ont résulté d’un développement des capacités cérébrales conceptuelles de notre espèce. Sans doute ce pouvoir n’est-il pas unique. Plusieurs espèces animales conçoivent aussi des outils. Le castor construit des barrages, les fourmis et les abeilles créent des sociétés industrieuses ; et nous pourrions citer mille exemples qui contredisent la différence radicale de nature entre l’homme et l’animal affirmée à tort par tant de philosophes et d’anthropologues, célèbres, mais ethnocentristes. De fait, l’homme procède systématiquement par divergence. Son histoire le démontre. L’invention grecque du rationalisme, les monothéismes, les théories scientifiques, les révolutions sociales, l’histoire de la peinture, celle des technologies et l’invention du verre, du béton ou du plastique. On pourrait y consacrer des milliers de pages admiratives. Ce n’est jamais par adaptation que l’histoire humaine procède, mais par volonté de rupture, au risque que leurs auteurs soient d’abord marginalisés, honnis, martyrisés, tués, ou se condamnent eux-mêmes à la folie, tant l’écart qu’ils doivent assumer solitairement est démesuré. La plupart des grandes idées qui ont fait notre histoire ont été d’abord condamnées avant d’être admises, puis de s’imposer aux majorités qui s’y sont adaptées.
Bien que nous soyons des animaux, incluant des animaux philosophes ou des mathématiciens animaux, nous sommes capables de diverger des lois connues de la nature, comme si nous en étions une tête chercheuse, une intelligence avancée, un organe créatif capable d’en accélérer la transformation en inventant des scénarios alternatifs. Notre espèce est fascinée par l’artifice, au point où elle semble se séparer audacieusement de la nature. La loi de la divergence est le fondement même de la création – que ce soit celle que la Bible attribue à un dieu, ou le pouvoir de création que nous devons nous reconnaître à nous-mêmes (2).
L’espèce humaine évolue au rythme des divergences créatrices de ses imaginations, de ses idées, de ses projets, de ses nouvelles logiques, de ses innovations technologiques, de ses projections dans des utopies. Sans cela, nous n’aurions pas inventé les avions. Et chaque fois qu’il y a un saut, l’être humain, voire le groupe, voire l’espèce humaine elle-même mettent en jeu leur survie. Ainsi, l’énergie nucléaire, ou la seule transformation industrielle de notre environnement mettent en péril la survie de notre planète. Faut-il demeurer darwinien et croire, comme on l’a dit parfois, que la nature vise ainsi à éliminer l’espèce humaine pour assurer sa propre survie ? On ne saurait en tout cas affirmer alors que la loi darwinienne s’applique à l’espèce humaine. Et c’est bien ce que je veux souligner. Car en devenant créatrice, notre espèce prend le risque radical de sa propre extinction.
Dès le moment où l’homme descend des arbres et adopte une posture verticale pour se déplacer, à la différence des autres primates, puis spécialise son évolution en développant des capacités cérébrales qu’on n’observe pas chez les autres animaux, il est clair que cette divergence se traduit par des mutations mentales, psychologiques, sociales qui s’inscrivent biologiquement dans le corps (colonne vertébrale, cerveau, habileté manuelle, etc.). Irions-nous jusqu’à parler alors de transformations génétiques ? Oui : l’évolution de notre corps actuel le confirme. Mais à la différence de Darwin, nous ne l’attribuons pas à une sélection naturelle opportuniste, qui élimine les désadaptés et assure la survie de ceux qui ont des écarts génétiques accidentels devenus utiles. Il s’agit de mutations génétiques résultant de projets humains, d’imaginations alternatives, de conceptualisations de l’avenir, bref d’une conscience et d’une volonté proactive d’évolution. La loi de la divergence diverge donc radicalement de la loi darwinienne. Irions-nous donc jusqu’à penser que les idées peuvent provoquer des mutations génétiques ? On hésite certes à faire le saut avec une telle affirmation, qui fait peur, car elle véhicule aussi la possibilité de ses effets pervers : toutes les idées ne sont pas bonnes. Allons-nous admettre que le déisme, les superstitions, le racisme, le fascisme, l’injustice, l’exploitation, le sadisme, le crime peuvent créer des mutations génétiques ? Et inversement faudrait-il admettre que l’inclination au crime serait due à un gène ? L’idée va manifestement plus loin que nous ne sommes prêts à l’accepter. Cependant il est simpliste de parler seulement de génétique, les gènes ne constituant certainement qu’un niveau élémentaire («squelettique») de description des déterminants de notre évolution et de nos comportements. Ainsi, lorsque nous admettons la légitimité des orientations sexuelles, il n’est pas nécessaire d’invoquer une différence génétique, là où des diversités hormonales où socio-culturelles suffisent sans doute à expliquer des différences de comportements. Par prudence par rapport au vocabulaire scientifique contemporain, et pour éviter de fausses polémiques, nous nous limiterons à affirmer que les idées et l’imaginaire humains (ce sont deux déclinaisons de la même activité cérébrale, soit plus conceptuelle, soit plus imagée) créent des mutations biologiques de l’espèce, qui déterminent, voire accélèrent son évolution.
J’en donnerai aussitôt un exemple très significatif. Quoiqu’en ait dit Jean-Jacques Rousseau en un temps d’utopie libératrice, il est évident que l’éthique n’existe pas dans l’état de nature. C’est la loi de la jungle ou loi du plus fort qui y règne. Qu’importe la violence ou la modération dont la nature fait preuve, les valeurs du bien et du mal ne s’y rencontrent pas. L’éthique est une invention humaine, spécifique à notre espèce, et sans doute récente dans notre évolution. Or l’éthique, telle que nous la concevons, et telle que nous l’appliquons – encore trop peu et trop rarement – constitue une divergence radicale par rapport à la loi darwinienne de l’évolution naturelle. Elle implique que nous ayons de la compassion pour les faibles, les malades, les infirmes et tentions de les protéger, voire de les sauver, au risque même qu’ils se reproduisent et transmettent leurs gènes qui constitueront éventuellement un maillon faible dans notre chaîne évolutive. La loi de l’adaptation naturelle voudrait au contraire que nous les éliminions, comme s’y est employé le nazisme dans sa politique eugéniste. D’ailleurs, les fascismes ne se contentent pas de mettre en prison, mais s’assurent d’éliminer les individus porteurs d’idées différentes, comme s’ils avaient des gènes dangereux pour l’avenir. L’invention de l’éthique et nos efforts communs pour en généraliser le respect sont inexplicables par la loi darwinienne de l’évolution des espèces ; elle en sont même la négation évidente. Pourtant, nous affirmons – au risque de passer pour des naïfs marginaux – son importance pour le progrès de notre espèce, voire pour sa survie.
Et voici un deuxième exemple. Il est de plus en plus évident que la technoscience est aujourd’hui en compétition directe, voire en opposition déclarée, avec la nature en tant que nouveau moteur de l’évolution de notre espèce. Même sans succomber aux discours des gourous utopistes, nous allons devoir admettre de plus en plus que l’invention des technologies numériques déclanche une révolution anthropologique aussi marquante que la maîtrise du feu en son temps (3). L’âge du numérique dans lequel nous entrons, et dont nous ne comprenons encore que les prémisses, annonce aussi ce qu’on peut appeler l’anthropocène : l’âge de l’homme. Plusieurs spécialistes veulent dire ainsi que notre planète porte désormais la signature de notre espèce, dont l’activité transforme désormais les paramètres plus que ne le font la géologie, la météorologie et tous les autres déterminants naturels. Les technologies numériques nous permettent de développer de nouveaux paradigmes : la nature, la vie, l’intelligence et la mémoire artificielles. Nous passons de la domination de la biosphère à des utopies numériques. Je ne suis certes pas de ceux qui proposent de généraliser la loi de Moore (la puissance, la mémoire et la vitesse de nos ordinateurs doublent tous les dix-huit mois) à l’évolution humaine. Mais nous pourrions affirmer que ce n’est plus Dieu, ni la Nature qui expliquent notre évolution. Le numérique remplace la Nature aussi bien que Dieu. Devons-nous mettre une majuscule au numérique et en faire une nouvelle religion, comme plusieurs prêcheurs actuels ? Dieu nous garde de toute religion et de leurs faux prophètes, même s’ils sont reconnus et célébrés à l’envi. Les êtres humains faibles d’esprit ont toujours tendance à renoncer à leur liberté de pensée et à leur dignité, pour s’en remettre à une intelligence supérieure, qu’elle soit naturelle, divine, ou aujourd’hui artificielle.
Mais il serait tout aussi ingénu de nier que le numérique provoque aujourd’hui une transformation accélérée de nos structures mentales, psychiques, cognitives et sociales. Nous passons manifestement de la rigidité à la flexibilité de la pensée, du raisonnement linéaire à la configuration en arabesque, de la causalité à la sérendipité. Notre syntaxe est devenue associative, comme les idéogrammes chinois. Dans nos bibliothèques virtuelles, nous avons remplacé nos tiroirs à fiches alphabétiques par des moteurs de recherche traquant à haute vitesse les hyperliens. Les classifications aristotéliciennes par catégories et ensembles ont cédé la place aux liens et aux hyperliens. Nos modes de communication individuelle et sociale sont en pleine mutation eux aussi. Nous passons d’un monde basé sur le temps lent et répétitif, sur la mémoire et l’expérience, à un monde caractérisé par la fragmentation, la vitesse et l’agitation. Ce sont certes de nouveaux concepts psychologiques, sociaux et physiques difficiles à cerner et manipuler du point de vue épistémologiques, mais nous devons relever ce défi. Nous entrons dans le postrationalisme (4). Nous pouvons parler d’un mouvement social brownien des particules, tout autant que de société de masses et de globalisation. C’est ce que j’ai appelé la conscience impressionniste de notre image du monde et de notre conscience sociale. Dans ce désordre, voire dans ce chaos, c’est par association d’individus (petits groupes) et par association d’idées, que nous pensons et que nous vivons, donc par liens et hyperliens. À cet égard, le web n’est pas seulement un exemple évident de notre nouveau mode de pensée et de communication : c’est la métaphore même de notre monde contemporain, si paradoxal : écranique, irréel et trop réel, fragmenté et global, chaotique et contraignant, ludique, euphorique et incontrôlable, où nous tentons de construire du sens et des valeurs et de nous orienter au hasard de mos navigations. S’orienter n’est aussi qu’une métaphore : c’est regarder vers l’orient, du côté où la lumière se lève. Et nous sommes devenus dépendants de la lumière bleutée de nos écrans.
Nous vivons de plus en plus sur une planète hyper. Il nous faut passer de la solitude à la solidarité des liens. Nous redécouvrons ainsi le sens de la morale confucéenne, celle des liens sociaux, qui fait écho aux liens des idéogrammes. Nous prenons ainsi conscience de la nécessité d’une éthique planétaire. Une éthique qui est la base de l’hyperhumanisme auquel nous aspirons et qui devient plus important que la technoscience elle-même comme moteur d’évolution de notre espèce – et sans doute même pour sauver notre planète et notre espèce de l’auto-destruction. Je n’ai pas de doute que la technoscience va poursuivre glorieusement sa lancée, selon sa propre logique de compétition intellectuelle, commerciale et politique. J3e n’ai donc pas d’inquiétude pour elle et il n’y a pas lieu de la défendre, du moins dans la pensée occidentale. Il n’en est pas de même de la morale planétaire, qui a tant de mal à s’imposer dans les esprits. En évoquant une planète hyper, je dis hyper tout à la fois pour souligner l’augmentation de la conscience humaniste dont nous avons besoin et pour reconnaître l’importance des hyperliens comme structures mentales, psychiques, cognitives et sociales.
En ce sens, le web n’est pas qu’un instrument, ni seulement une métaphore pour penser le monde. Il devient aussi un laboratoire populaire, partagé, d’informations, d’échanges, de solidarités, de conscience et d’innovation. Voilà une technologie qu’on pourrait qualifier de triviale, et qui constitue pourtant une divergence majeure en soi ; plus encore : elle devient un outil de progrès humain et finalement d’hyperhumanisme.
Le génie de Darwin était grand. Aujourd’hui, il penserait l’évolution en numérique.
Hervé Fischer (5)

(1). Voir La société sur le divan, vlb, Montréal, 2007.
(2 ) Voir Nous serons des dieux, vlb, Montréal, 2006.
(3) Voir Le choc du numérique, vlb, Montréal, 2001.
(4) Voir La planète hyper. De la pensée linéaire à la pensée en arabesque, vol, 2003.
((5) Cette conférence a été donnée lors du Webcom, le 13 mai 2009.

La loi de la divergence



En cette année Darwin où nous célébrons le 200e anniversaire de sa naissance et le 150e de «De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle», nous nous devons de reconnaître que la théorie darwinienne de l’évolution naturelle constituait une formidable rupture par rapport à la croyance en Dieu qui dominait alors l’Occident.
Cet hommage admiratif étant rendu, force est de constater que sa théorie demeure fondamentale pour comprendre l’évolution du règne animal, mais ne permet pas d’expliquer le développement de l’espèce humaine. En comparaison des autres mammifères, nous avons connu une évolution si rapide qu’on ne peut plus parler d’adaptation et de sélection naturelle, mais qu’il faut considérer des mutations dramatiques et répétées. À plusieurs reprises déjà j’ai souligné qu’il est nécessaire d’envisager une Loi de la divergence, qui est le contraire de la Loi de l’adaptation (1). Le génie de Darwin lui-même en constitue un exemple indéniable, en un temps où Dieu et la création divine – le créationnisme – s’imposait à tous. La transformation rapide et majeure de l’espèce humaine, par rapport aux autres espèces vivantes, s’est faite par mutations biologiques qui ont moins répondu à des contraintes extérieures, écologiques, qu’à des projets spontanés du cerveau humain. Si nous nous référons à l’histoire récente, nous constatons que l’invention de la roue, ou la maîtrise du feu, de l’électricité ou du nucléaire ont résulté d’un développement des capacités cérébrales conceptuelles de notre espèce. Sans doute ce pouvoir n’est-il pas unique. Plusieurs espèces animales conçoivent aussi des outils. Le castor construit des barrages, les fourmis et les abeilles créent des sociétés industrieuses ; et nous pourrions citer mille exemples qui contredisent la différence radicale de nature entre l’homme et l’animal affirmée à tort par tant de philosophes et d’anthropologues, célèbres, mais ethnocentristes. De fait, l’homme procède systématiquement par divergence. Son histoire le démontre. L’invention grecque du rationalisme, les monothéismes, les théories scientifiques, les révolutions sociales, l’histoire de la peinture, celle des technologies et l’invention du verre, du béton ou du plastique. On pourrait y consacrer des milliers de pages admiratives. Ce n’est jamais par adaptation que l’histoire humaine procède, mais par volonté de rupture, au risque que leurs auteurs soient d’abord marginalisés, honnis, martyrisés, tués, ou se condamnent eux-mêmes à la folie, tant l’écart qu’ils doivent assumer solitairement est démesuré. La plupart des grandes idées qui ont fait notre histoire ont été d’abord condamnées avant d’être admises, puis de s’imposer aux majorités qui s’y sont adaptées.
Bien que nous soyons des animaux, incluant des animaux philosophes ou des mathématiciens animaux, nous sommes capables de diverger des lois connues de la nature, comme si nous en étions une tête chercheuse, une intelligence avancée, un organe créatif capable d’en accélérer la transformation en inventant des scénarios alternatifs. Notre espèce est fascinée par l’artifice, au point où elle semble se séparer audacieusement de la nature. La loi de la divergence est le fondement même de la création – que ce soit celle que la Bible attribue à un dieu, ou le pouvoir de création que nous devons nous reconnaître à nous-mêmes (2).
L’espèce humaine évolue au rythme des divergences créatrices de ses imaginations, de ses idées, de ses projets, de ses nouvelles logiques, de ses innovations technologiques, de ses projections dans des utopies. Sans cela, nous n’aurions pas inventé les avions. Et chaque fois qu’il y a un saut, l’être humain, voire le groupe, voire l’espèce humaine elle-même mettent en jeu leur survie. Ainsi, l’énergie nucléaire, ou la seule transformation industrielle de notre environnement mettent en péril la survie de notre planète. Faut-il demeurer darwinien et croire, comme on l’a dit parfois, que la nature vise ainsi à éliminer l’espèce humaine pour assurer sa propre survie ? On ne saurait en tout cas affirmer alors que la loi darwinienne s’applique à l’espèce humaine. Et c’est bien ce que je veux souligner. Car en devenant créatrice, notre espèce prend le risque radical de sa propre extinction.
Dès le moment où l’homme descend des arbres et adopte une posture verticale pour se déplacer, à la différence des autres primates, puis spécialise son évolution en développant des capacités cérébrales qu’on n’observe pas chez les autres animaux, il est clair que cette divergence se traduit par des mutations mentales, psychologiques, sociales qui s’inscrivent biologiquement dans le corps (colonne vertébrale, cerveau, habileté manuelle, etc.). Irions-nous jusqu’à parler alors de transformations génétiques ? Oui : l’évolution de notre corps actuel le confirme. Mais à la différence de Darwin, nous ne l’attribuons pas à une sélection naturelle opportuniste, qui élimine les désadaptés et assure la survie de ceux qui ont des écarts génétiques accidentels devenus utiles. Il s’agit de mutations génétiques résultant de projets humains, d’imaginations alternatives, de conceptualisations de l’avenir, bref d’une conscience et d’une volonté proactive d’évolution. La loi de la divergence diverge donc radicalement de la loi darwinienne. Irions-nous donc jusqu’à penser que les idées peuvent provoquer des mutations génétiques ? On hésite certes à faire le saut avec une telle affirmation, qui fait peur, car elle véhicule aussi la possibilité de ses effets pervers : toutes les idées ne sont pas bonnes. Allons-nous admettre que le déisme, les superstitions, le racisme, le fascisme, l’injustice, l’exploitation, le sadisme, le crime peuvent créer des mutations génétiques ? Et inversement faudrait-il admettre que l’inclination au crime serait due à un gène ? L’idée va manifestement plus loin que nous ne sommes prêts à l’accepter. Cependant il est simpliste de parler seulement de génétique, les gènes ne constituant certainement qu’un niveau élémentaire («squelettique») de description des déterminants de notre évolution et de nos comportements. Ainsi, lorsque nous admettons la légitimité des orientations sexuelles, il n’est pas nécessaire d’invoquer une différence génétique, là où des diversités hormonales où socio-culturelles suffisent sans doute à expliquer des différences de comportements. Par prudence par rapport au vocabulaire scientifique contemporain, et pour éviter de fausses polémiques, nous nous limiterons à affirmer que les idées et l’imaginaire humains (ce sont deux déclinaisons de la même activité cérébrale, soit plus conceptuelle, soit plus imagée) créent des mutations biologiques de l’espèce, qui déterminent, voire accélèrent son évolution.
J’en donnerai aussitôt un exemple très significatif. Quoiqu’en ait dit Jean-Jacques Rousseau en un temps d’utopie libératrice, il est évident que l’éthique n’existe pas dans l’état de nature. C’est la loi de la jungle ou loi du plus fort qui y règne. Qu’importe la violence ou la modération dont la nature fait preuve, les valeurs du bien et du mal ne s’y rencontrent pas. L’éthique est une invention humaine, spécifique à notre espèce, et sans doute récente dans notre évolution. Or l’éthique, telle que nous la concevons, et telle que nous l’appliquons – encore trop peu et trop rarement – constitue une divergence radicale par rapport à la loi darwinienne de l’évolution naturelle. Elle implique que nous ayons de la compassion pour les faibles, les malades, les infirmes et tentions de les protéger, voire de les sauver, au risque même qu’ils se reproduisent et transmettent leurs gènes qui constitueront éventuellement un maillon faible dans notre chaîne évolutive. La loi de l’adaptation naturelle voudrait au contraire que nous les éliminions, comme s’y est employé le nazisme dans sa politique eugéniste. D’ailleurs, les fascismes ne se contentent pas de mettre en prison, mais s’assurent d’éliminer les individus porteurs d’idées différentes, comme s’ils avaient des gènes dangereux pour l’avenir. L’invention de l’éthique et nos efforts communs pour en généraliser le respect sont inexplicables par la loi darwinienne de l’évolution des espèces ; elle en sont même la négation évidente. Pourtant, nous affirmons – au risque de passer pour des naïfs marginaux – son importance pour le progrès de notre espèce, voire pour sa survie.
Et voici un deuxième exemple. Il est de plus en plus évident que la technoscience est aujourd’hui en compétition directe, voire en opposition déclarée, avec la nature en tant que nouveau moteur de l’évolution de notre espèce. Même sans succomber aux discours des gourous utopistes, nous allons devoir admettre de plus en plus que l’invention des technologies numériques déclanche une révolution anthropologique aussi marquante que la maîtrise du feu en son temps (3). L’âge du numérique dans lequel nous entrons, et dont nous ne comprenons encore que les prémisses, annonce aussi ce qu’on peut appeler l’anthropocène : l’âge de l’homme. Plusieurs spécialistes veulent dire ainsi que notre planète porte désormais la signature de notre espèce, dont l’activité transforme désormais les paramètres plus que ne le font la géologie, la météorologie et tous les autres déterminants naturels. Les technologies numériques nous permettent de développer de nouveaux paradigmes : la nature, la vie, l’intelligence et la mémoire artificielles. Nous passons de la domination de la biosphère à des utopies numériques. Je ne suis certes pas de ceux qui proposent de généraliser la loi de Moore (la puissance, la mémoire et la vitesse de nos ordinateurs doublent tous les dix-huit mois) à l’évolution humaine. Mais nous pourrions affirmer que ce n’est plus Dieu, ni la Nature qui expliquent notre évolution. Le numérique remplace la Nature aussi bien que Dieu. Devons-nous mettre une majuscule au numérique et en faire une nouvelle religion, comme plusieurs prêcheurs actuels ? Dieu nous garde de toute religion et de leurs faux prophètes, même s’ils sont reconnus et célébrés à l’envi. Les êtres humains faibles d’esprit ont toujours tendance à renoncer à leur liberté de pensée et à leur dignité, pour s’en remettre à une intelligence supérieure, qu’elle soit naturelle, divine, ou aujourd’hui artificielle.
Mais il serait tout aussi ingénu de nier que le numérique provoque aujourd’hui une transformation accélérée de nos structures mentales, psychiques, cognitives et sociales. Nous passons manifestement de la rigidité à la flexibilité de la pensée, du raisonnement linéaire à la configuration en arabesque, de la causalité à la sérendipité. Notre syntaxe est devenue associative, comme les idéogrammes chinois. Dans nos bibliothèques virtuelles, nous avons remplacé nos tiroirs à fiches alphabétiques par des moteurs de recherche traquant à haute vitesse les hyperliens. Les classifications aristotéliciennes par catégories et ensembles ont cédé la place aux liens et aux hyperliens. Nos modes de communication individuelle et sociale sont en pleine mutation eux aussi. Nous passons d’un monde basé sur le temps lent et répétitif, sur la mémoire et l’expérience, à un monde caractérisé par la fragmentation, la vitesse et l’agitation. Ce sont certes de nouveaux concepts psychologiques, sociaux et physiques difficiles à cerner et manipuler du point de vue épistémologiques, mais nous devons relever ce défi. Nous entrons dans le postrationalisme (4). Nous pouvons parler d’un mouvement social brownien des particules, tout autant que de société de masses et de globalisation. C’est ce que j’ai appelé la conscience impressionniste de notre image du monde et de notre conscience sociale. Dans ce désordre, voire dans ce chaos, c’est par association d’individus (petits groupes) et par association d’idées, que nous pensons et que nous vivons, donc par liens et hyperliens. À cet égard, le web n’est pas seulement un exemple évident de notre nouveau mode de pensée et de communication : c’est la métaphore même de notre monde contemporain, si paradoxal : écranique, irréel et trop réel, fragmenté et global, chaotique et contraignant, ludique, euphorique et incontrôlable, où nous tentons de construire du sens et des valeurs et de nous orienter au hasard de mos navigations. S’orienter n’est aussi qu’une métaphore : c’est regarder vers l’orient, du côté où la lumière se lève. Et nous sommes devenus dépendants de la lumière bleutée de nos écrans.
Nous vivons de plus en plus sur une planète hyper. Il nous faut passer de la solitude à la solidarité des liens. Nous redécouvrons ainsi le sens de la morale confucéenne, celle des liens sociaux, qui fait écho aux liens des idéogrammes. Nous prenons ainsi conscience de la nécessité d’une éthique planétaire. Une éthique qui est la base de l’hyperhumanisme auquel nous aspirons et qui devient plus important que la technoscience elle-même comme moteur d’évolution de notre espèce – et sans doute même pour sauver notre planète et notre espèce de l’auto-destruction. Je n’ai pas de doute que la technoscience va poursuivre glorieusement sa lancée, selon sa propre logique de compétition intellectuelle, commerciale et politique. J3e n’ai donc pas d’inquiétude pour elle et il n’y a pas lieu de la défendre, du moins dans la pensée occidentale. Il n’en est pas de même de la morale planétaire, qui a tant de mal à s’imposer dans les esprits. En évoquant une planète hyper, je dis hyper tout à la fois pour souligner l’augmentation de la conscience humaniste dont nous avons besoin et pour reconnaître l’importance des hyperliens comme structures mentales, psychiques, cognitives et sociales.
En ce sens, le web n’est pas qu’un instrument, ni seulement une métaphore pour penser le monde. Il devient aussi un laboratoire populaire, partagé, d’informations, d’échanges, de solidarités, de conscience et d’innovation. Voilà une technologie qu’on pourrait qualifier de triviale, et qui constitue pourtant une divergence majeure en soi ; plus encore : elle devient un outil de progrès humain et finalement d’hyperhumanisme.
Le génie de Darwin était grand. Aujourd’hui, il penserait l’évolution en numérique.
Hervé Fischer (5)

(1). Voir La société sur le divan, vlb, Montréal, 2007.
(2 ) Voir Nous serons des dieux, vlb, Montréal, 2006.
(3) Voir Le choc du numérique, vlb, Montréal, 2001.
(4) Voir La planète hyper. De la pensée linéaire à la pensée en arabesque, vol, 2003.
((5) Cette conférence a été donnée lors du Webcom, le 13 mai 2009.

dimanche 12 avril 2009

Histoire, divergence et avenir


L’idéologie occidentale tend depuis la Révolution française à confondre histoire et avenir. La croyance au Progrès suppose la croyance en une Histoire en quelque sorte préprogrammée, qui s’accomplit pas à pas, du passé au futur, quels que puissent être les chaos éventuels qu’il faudra traverser pour qu’elle se réalise en tendant vers un point de fuite sur la ligne d’horizon d’une perspective linéaire. Progrès et Histoire relèvent du même mythe que le rationalisme hypostasié par Hegel. L’Histoire s’accomplit dans l’Avenir.
La crise postmoderniste a remis en question aussi bien les mythes fondateurs du passé que du futur et la trame temporelle de ce grand récit de l’accomplissement humain. Le désenchantement général qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, la crise du rationalisme classique, le passage de la pensée linéaire à la pensée en arabesque, la fin des mythes du Grand retour cyclique aussi bien que du point Omega, nous invitent à voir plutôt le futur comme un déchaînement totalement imprévisible et éventuellement cataclysmique, ou comme un bouquet d’options dont les logiques profondes nous échappent. Les armements de destruction massive, les déséquilibres politiques et économiques entre le Nord et le Sud, ou entre les continents islamique et chrétien, les bouleversements climatiques, la guerre de l’eau, voire les manipulations génétiques se présentent à nous comme les facteurs les plus déterminants d’une dangerosité planétaire éventuellement incontrôlable.
C’est le moment de recourir à une métaphore : celle de remettre les montres à l’heure ; et de revenir à la logique élémentaire : l’avenir est le contraire du passé. L’histoire est le récit du passé et ce concept ne s’applique évidemment pas au futur.
Nous avons souvent soutenu cette idée que le sens de l’aventure humaine n’est pas plus lisible dans la nature que dans de prétendus «livres saints». Notre destinée ne peut avoir que le sens que les hommes lui donnent. Le sens de la vie est une volonté, une décision humaine. Le progrès n’est pas le fait d’une évolution naturelle, mais d’une volonté humaine, d’une conscience et d’une liberté active. On ne saurait renoncer à l’idée de progrès ; mais seule la volonté humaine peut lui conférer une réalité. Cette posture exclue le nihilisme, le pessimisme, et instaure l’optimisme et la liberté. L’avenir sera ce que nous déciderons collectivement qu’il soit. Ce n’est pas de l’avenir que nous devrions avoir peur, mais de notre liberté de choisir entre le malheur, la folie, la violence, ou une éthique planétaire. Et notre destinée se joue non pas à l’échelle individuelle, mais collective.
L’instauration – ou non - d’une éthique planétaire sera beaucoup plus déterminante de notre avenir que le progrès, même exponentiel, de la technoscience.
La mémoire historique est nécessaire pour orienter notre avenir, et pour nous persuader d’inventer un avenir qui diverge radicalement de notre passé.
Hervé Fischer

mercredi 18 février 2009

HYPER

1 – Le feu

L’arborescence du feu relie la vie ancestrale au futur. Je le regarde comme un écran de télévision où crépite l’alternance des frivolités et des horreurs. Notre planète est bleue comme les flammes, mais il ne faut pas hurler au simulacre. Nous serions en droit de nier son existence, seulement si elle n'était pas un scandale permanent. Et je ne suis pas de ceux qui crient désespérément au non-sens. Je ne suis pas le philosophe de la brisure, mais des liens et du récit. Non pas le récit de l'origine, mais celui de la destination. C’est à nous de donner naissance au sens.

2 - Les fragments ou les liens

Les postmodernes célèbrent les singularités, les fulgurances, parce qu’ils ont choisi de briser les liens qui font sens et qui génèrent l’éthique. Je ne suis pas de cette école-là. Je ne me réfugie pas dans la jouissance démystificatrice ni dans l’esthétique du fragment. Je cherche l'icône. Le bouquet japonais, le rocher chinois, le marbre de Michel Ange, la nature morte classique, le paysage impressionniste, l'abstraction chromatique sont autant d’hommages à la beauté et à l’intelligence de la nature. Je les préfère à la croix ou au clocher qui célèbrent un dieu.

3 - La matière pensante

L’homme est matière pensante, rien de plus, rien d’autre. La pensée elle-même vient de la matière. Originellement chaotique la matière tend à l’auto organisation atomique, électromagnétique, gravitationnelle. Elle évolue dans la chaleur vers la vie chimique et neuronale. Elle crée de l’intelligence. Plus encore : elle se programme elle-même selon une multitude inépuisable de combinaisons atomiques. Elle invente et décline des codes génétiques qui créent une diversité biologique infinie. En tête de l'évolution, l'espèce humaine en imagine encore d’autres, sans même comprendre que les idées de nature, de vie, de mémoire, d’intelligence artificielles, dont elle se targue, viennent du laboratoire même de la nature! Il n’est pas nécessaire d'être créationniste pour prendre en compte l’intelligence organisationnelle de la matière. Dieu est une hypothèse inutile et encore plus difficile à comprendre. En plus, c'est un mythe dangereux, dont nous subissons encore les effets pervers.

4 - La nature crée

La nature n'a pas été créée par une mystérieuse puissance divine. Elle se crée elle-même depuis des milliards d'années. Et dans la meilleure des hypothèses, les hommes seront un jour les dieux de cette nature. Il n'en tient qu'à nous. Les Grecs anciens en ont eu la prémonition. Et ils étaient conscients que ces dieux ne seraient pas parfaits!

5 - Je suis un animal philosophe

Il y a de grandes différences dans la matière vivante, mais pas de discontinuité de nature entre l’espèce humaine et les autres. Il faut situer l'homme parmi les bactéries, les éléphants ou les perroquets. L’homme est un animal. Dès lors qu’on l’admet, on comprend beaucoup mieux les comportements humains. Les animaux pensent aussi, autrement ou moins. Je suis un animal qui fait de la philosophie. Le sachant, je comprends beaucoup mieux la nature de la philosophie.

6 - Je suis un penseur de classe moyenne

Je ne suis qu’un penseur de classe moyenne. Non pas que je veuille par là prétendre à trop de fausse modestie. Mais parce que mon mode de pensée est étroitement lié à la classe sociale dans laquelle je suis né. Privilégié par la géographie de ma naissance, je me situe au milieu de l’échelle sociale des pays du Nord, capable d’observer les riches et les puissants avec plus d'ironie que d'envie, et de ressentir pour les pauvres des sentiments de compassion et de solidarité qui me font crier à l'injustice. Je fais de l’éthique une exigence planétaire. C’est en cela aussi que je suis un penseur de classe moyenne. Les riches n’y ont guère d’inclination et les pauvres pensent survie.

7 -La divergence

En cette année où nous célébrons le bicentenaire de la naissance de Darwin et sa publication sur L’origine des espèces, nous ne saurions rendre trop hommage à ce génie qui a su nous libérer du créationnisme en imaginant la théorie de l’évolution. Mais le moment est venu aussi de souligner que cette théorie de biologie adaptative sélective, ne suffit pas à rendre compte de l’évolution accélérée de l’espèce humaine, qui a dépendu plus que les autres de son évolution culturelle. L’espèce humaine est une divergence de l’évolution naturelle générale, tant elle a été capable de produire de la pensée, de l'imagination et de la culture qui ont manifesdtement contribué à accélérer et à orienter son évolution biologique.
Or l’évolution de la culture ne procède pas par adaptation, mais par des divergences singulières de créateurs d’abord isolés, marginaux, contestés, rejetés, mais puis finalement reconnnus pour leur capacité à créer la rupture et la mutation des idées. Cela est vrai pour tous les génies de l’histoire des sciences, des arts, des idées philosophiques. Mais quel exemple plus convainquant que celui de Darwin lui-même! Il conçoit la théorie de l'évolution, scandaleuse pour les Églises, mais qui s’imposera finalement! On citerait de même en science Galilée, Copernic, Pasteur, les Curie, Einstein, dans le domaine de la religion le Christ, Mahomet ou Bouddha, dans le domaine des idées Confucius, Platon, Marx ou Freud, etc. Sans la divergence, nous serions encore des chimpanzés.

8 - Nature, technologie et culture

Devons-nous admettre que l’adaptation est un concept biologique, tandis que la divergence serait du domaine de la culture? Il faudrait pour cela opposer nature et culture plus que notre philosophie matérialiste ne nous le permet. Il est clair que l’homme ne s’adapte pas seulement à son environnement, mais qu’il imagine, qu'il projette, qu'il innove, même en biologie. Il conçoit d’autres environnements possibles, voire il risque sa vie sans nécessité pour expérimenter des scénarios alternatifs. La culture prévaut souvent sur la vie. La pensée vaut plus que la vie. Pour des idées Socrate, Galilée, Giordano Bruno ont accepté la mort. Pour oser penser et imaginer plus que l’instinct naturel ne le permet, Nietzsche, Hölderlin, Nelligan, Rimbaud, Artaud, Van Gogh, etc. ont perdu la raison en créant les chefs œuvres qui nous inspirent aujourd'hui. Nous ne sommes plus dans le domaine de l'adaptation sélective, mais de la création par divergence.

9 - Les idées changent le monde, et aussi la biologie

Il faut oser dire explicitement que les idées peuvent intervenir de façon déterminante et divergente dans l’évolution biologique. Si un mode alimentaire ou un comportement peut assurer l’adaptation sélective et l’évolution d’une espèce, rien ne permet d’affirmer qu’une idée ne pourrait pas avoir le même effet, aussi abstraite soit-elle. L’homme lui-même manipule les gènes végétaux et animaux depuis des millénaires. Il programme aujourd’hui plus que jamais des organismes génétiquement modifiés, y compris au sein de sa propre espèce. Il intervient dans les processus vitaux avec des molécules chimiques et des processus physiques, des chirurgies, des prothèses, des bio-algorithmes. Comment opposer alors nature et culture, nature et technologie, culture et technologie, biologie et informatique. Les idées sont secrétées par le cerveau. Biologie et idées ne peuvent être davantage opposées que matière et énergie.

10 - La technoscience, moteur de l'évolution humaine

Fasciné par le choc du numérique, l’être humain prétendrait même aujourd’hui, selon la théorie posthumaniste, faire diverger son espèce vers un nouveau type d’anthropoïde qu’on imagine évidemment plus intelligent, plus performant, bref mieux programmé en laboratoire par l’informatique. Nous ne nous enthousiasmons certainement pas pour ces utopies ingénues qui prétendent remplacer le carbone jugé désuet par un silicium supposé prodigieux. Mais il est clair que ce type d’attitude mentale contribue à faire passer l’évolution humaine d’un processus adaptatif mécanique ou passif à un mode divergent proactif. On peut d’ailleurs soutenir que désormais c’est la technoscience décuple la puissance de la nature dans notre évolution.
L’évolution atypique de l’espèce humaine a tenu à sa capacité cérébrale non seulement de s’adapter à son environnement pour survivre, mais aussi de diverger sans nécessité pour imaginer d’autres buts, d’autres comportements, selon des idées divergentes dans les quelles elle s'est projetée et qu’elle a successivement adoptées. Tête chercheuse de la nature, l’espèce humaine innove.

11 - L’anthropocène

Les idées peuvent avoir une influence déterminante sur les processus génétiques de la biologie. Et ce qui est évident dans la dynamique divergente de l’espèce humaine doit être généralisé à l’ensemble de la nature, puisque la matière est capable de créer de la pensée et de se programmer elle-même. Dans le cas du cerveau humain, on pourra formuler l’hypothèse d’une spécialisation de la vie. L'espèce humaine ne vole pas, ni ne respire dans l'eau. Mais elle a développé une capacité augmentée d’imaginer, de conceptualiser, d’innover, de diverger et donc de créer. Oui, créer, c’est diverger. Et c’est ce que fait la nature ou la matière, y compris par le biais de l’activité humaine.
Cela a conduit les scientifiques à affirmer que nous sommes entrés désormais, après l’holocène, dans l’ère anthropocène : celle où l’empreinte humaine sur notre planète devient plus déterminante que les phénomènes naturels géologiques, climatiques, électromagnétiques, etc. N’est-ce pas affirmer que l’homme devient de plus en plus capable d’imposer sa marque sur la nature, et bientôt sur lui-même, c’est-à-dire de passer de l’adaptation (un mécanisme de sélection passive ou involontaire) à des projets de création volontariste? La divergence est une loi paradoxale de la création. S'il existait un dieu, il n'aurait pu créer que par divergence. On pourra voir là une preuve de son inexistence!

12 - L’éthique est une divergence

L’éthique n’existe pas dans l’état de nature originelle, quoique ait pu dire Jean-Jacques Rousseau. Elle constitue manifestement une divergence spécifiquement humaine, qui va à l’encontre de la loi de la jungle. Et elle change radicalement le comportement humain. Elle impose par exemple, au risque d'un affaiblissement génétique de notre espèce, de sauver les faibles et de guérir les malades que la sélection naturelle condamne. Et elle devient aujourd'hui une loi nécessaire pour l'espèce humaine, si nous voulons assurer notre survie globale face à des conflits qui pourraient aboutir naturellement à notre autodestruction. Si la loie de Darwin s'appliquait intégralement, la nature tendrait plutôt à éliminer notre espèce pour assurer la survie de la planète! Ainsi, l'avenir jugera entre Darwin et moi!

mercredi 15 octobre 2008

Conférence inaugurale chaire Concordia


C'est lors de ma conférence inaugurale de la Chaire Daniel Langlois dont j'ai été élu directeur, le 11 octobre 2000, que, soulignant mes axes de recherche, j'ai évoqué pour la première fois publiquement les concepts de beaux-arts numériques, d'hyperhumanisme, de conscience augmentée, d'i-écoomie ou économie imaginaire, d'idéalisme platonicien du numérique, du numérique comme un psychotique et d'évasion dans le numérique alors que la réalité nous déçoit.

mardi 14 octobre 2008

Qu'est-ce que l'hyperhumanisme? Un texte de 2004




L’hyperhumanisme contre le posthumanisme

Un texte de Hervé Fisher

Le fantasme du posthumanisme ne mérite pas la référence à l’humanisme qu’il invoque, car il en nie l’idée même. Il n’est qu’un antihumanisme de plus, qui obéit à la logique de la technoscience pour nier ce qui est le propre de l’humanité : son énigme définitive, sa fragilité, son irréductibilité à la matière. Le posthumanisme est une idée d’ingénieur en informatique, qui trouve son ordinateur plus intelligent et meilleur que lui. Et c’est triste à dire, mais peut-être a-t-il raison, tant cette vision témoigne d’une naïveté et d’une inculture philosophique navrantes.
Faut-il même citer ces noms de gourous voués à l’oubli, dont les bestsellers d’aéroport se vendent pourtant bien sous couvertures gaufrées? Soyons clairs : nous ne serons jamais des cyborgs. L’intelligence artificielle n’a pas grand-chose à voir avec l’intelligence du cerveau humain. L’ère du silicium ne surpassera jamais l’extraordinaire puissance de création et d’adaptation de la biosphère modestement fondée sur le carbone. La question ne mérite même pas le temps d’y répondre.
Ce qui est plus intéressant, c’est d’analyser l’imaginaire social et les mythes qui resurgissent dans ce phantasme de l’âge du numérique.
Il semble que constamment les hommes aient imaginé des intelligences supérieures, qu’ils ont le plus souvent divinisées, pour expliquer les origines et les finalités de la vie, et qu’ils se soient agenouillés devant elles dans un étrange esprit de soumission. Ils ont ainsi dressé des temples à la Nature, dotée d’une sagesse supérieure, aux dieux, puis à Dieu, à qui ils ont attribué la toute-puissance, incluant l’intelligence du vrai, du beau et du bien et l’éternité. Du temps de Voltaire, Dieu est devenu un génial horloger suisse, aujourd’hui Grand Informaticien de l’Éternel, et la technoscience semble désormais dédiée corps et âme au déchiffrage du Grand Algorithme de l’Univers. Le grand Ordonnateur est devenu le Grand Ordinateur. Il est central, omniprésent, il sait tout et dirige tout selon une sagesse supérieure qui a inspiré l’ironie d’Aldous Huxley et les cauchemars de la science-fiction du type soap-opera de télévision.
Il ne manquait plus que des ingénieurs électroniciens de pianos et quelques philosophes brumeux pour caresser nos fantasmes de soumission dans le sens du poil et nous annoncer les grands lendemains qui chantent — et déchanteraient — du posthumain, sous la forme hybride d’un eugénisme génétique mêlé d’informatique plus rapide que la lumière.
Comment peut-on s’aveugler à ce point avec une telle dévotion à l’utopie technologique numérique, au point de nier l’extraordinaire complexité et créativité de la vie biologique et mentale? Tant de naïveté fera sourire avant peu. Et je suis trop fasciné par l’extraordinaire aventure de l’âge du numérique pour ne pas en dénoncer vigoureusement les déviances aussi funestes. En comparaison, les utopies politiques du xixe siècle sont des chefs-d’œuvre d’intelligence, de prudence et de réalisme. Et nous savons ce qu’il en est advenu…
Comment peut-on attendre toutes les solutions des vertus de la vitesse de la pensée, sur le modèle de la cybernétique, et renvoyer à un stade archaïque et inférieur de l’humanité la méditation philosophique, nécessairement lente?
Il est vrai que l’homme a toujours tenté d’échapper à sa biologie. Le chamanisme, la religion ont exalté son rapport à un monde supérieur, magique ou religieux, dont le lien même le valoriserait. Les croyances des sociétés archaïques attribuaient à chaque corps d’homme un esprit qui lui survivrait et qui pourrait même revenir tracasser les vivants. Icare s’est envolé avec des ailes de cire et la chaleur du Soleil l’a précipité au sol. Les religions judéo-chrétiennes ont inventé une audacieuse vision d’un homme doté d’une âme qui le relie directement à Dieu et qui lui permet de participer ainsi de l’être de Dieu, au prix, évidemment, d’une dévalorisation du corps renvoyé à la matérialité triviale et propice au péché. L’invention de l’âme était nécessairement à ce prix, encore que ces religions aient conçu aussi une résurrection finale des corps à l’image de Dieu! La technologie numérique nous est présentée aujourd’hui comme un supplément de puissance et d’âme du corps.
Quant au corps, comment peut-on croire tout comprendre des modes de reproduction de la vie, et vouloir en prendre le contrôle bio-informatique, alors que le déchiffrage du génome ne touche encore qu’un niveau très superficiel de la vie? Nous voyons bien que nous partageons presque la totalité du génome des chimpanzés, et pourtant nous notons quelques différences d’espèce… qui relèvent d’autres complexités.
Contrairement à la conception cartésienne de la simplification, nous devons aujourd’hui admettre que plus c’est simple, plus c’est complexe et mystérieux. Ce n’est pas avec le langage « a, c, t, g » des acides nucléiques, que nous allons maîtriser un eugénisme prometteur, comme on améliore les performances d’un ordinateur chaque année!
Le fantasme même des animaux-machines paraît bien faible! Pourtant cette chimère mi-chair, mi-électronique des cyborgs n’est qu’une nouvelle déclinaison de cette idée d’animaux-machines. Devrions-nous y aspirer pour nous surpasser? Ce serait le prochain stade d’une révolution anthropologique vers laquelle nous conduirait la technoscience? Allons donc! À entendre ce genre de vœu, il faudrait reconnaître que le progrès de l’esprit humain demeure une hypothèse plus qu’incertaine…
Mais pourquoi ce fantasme de l’animal-machine? Qu’y aurait-il donc de supérieur dans la machine, par rapport à la chair vivante? Tant de démarches de chercheurs scientifiques et d’artistes nous font rêver aujourd’hui non seulement d’intelligence artificielle, mais aussi de vie artificielle considérée comme un progrès! Il est vrai que la chair peut faire souffrir, autant qu’elle peut faire jouir. Et nous sommes soumis à l’angoisse de sa mort inéluctable, alors que la machine ne semble pas avoir d’angoisse, nous donne des satisfactions et des pouvoirs, est facilement réparable et surtout, remplaçable! En outre, le progrès de la machine est incontestable, tandis que celui du corps humain est plus incertain, malgré les avancées de la médecine qui en prolonge le confort et la longévité. Je peux changer fréquemment d’ordinateur ou de téléphone mobile, pour un modèle nouveau, plus à la mode et plus puissant. Je change mes pneus de voiture plus facilement que mes pieds… La machine se remplace en rajeunissant, tandis que le corps ne peut que vieillir. Voilà une immense différence qui, à bien y réfléchir, peut me faire envier inconsciemment la machine. Celle-ci, par sa propre substitution, rajeunit et se perfectionne sans cesse. Si, par l’hybridité de la chair et de la machine, je pouvais participer à ce mouvement inverse de mon expérience de vieillissement, ne serait-ce pas un immense progrès pour l’espèce humaine? Mieux, je jette avec un certain plaisir la machine usée ou désuète, pour en acquérir une nouvelle, très supérieure : voilà une expérience bien plus agréable à l’esprit que celle de la maladie, de la dégénérescence, de la mort et de l’enterrement. Et l’effet est peut-être double : car je survis à la machine que je jette et remplace. Voilà une apparence de logique qui offre une grande séduction pour les esprits simples.
Et ce n’est pas tout : la machine est l’expression instrumentale de mon pouvoir. Les publicités dans les magazines pour les derniers modèles de téléphones mobiles le proclament à mes yeux admiratifs. Le nouveau Nokia 6 600, qui a « mangé un ordinateur », dit la pub, réunit toutes les fonctions en seulement 125 g, qui tiennent dans ma main comme un anneau magique : communication sans fil, connexion Internet, messages écrits, appareil photo et caméra vidéo numériques intégrés, information boursière, contrôle Bluetooth de tous les équipements domestiques de ma maison intelligente, réception enstreaming immédiat de films, haut-parleurs mains libres, radiorepérage pour ma sécurité, affichage en couleur du plan du quartier de la ville où je cherche une adresse, album photo, agenda, jeux et indicateurs d’alerte sur ma santé physiologique et boursière. Le modèle Sharp offre la même chose avec un écran couleur à haute définition, tandis que « Orange lance le treo 600, le premier mobile avec palm intégré » et que « Nec invente la surf machine ». Mieux : Siemens lance le « mc60 sexy révolutionnaire ». On me promet puissance et plaisir. Si j’avale le téléphone mobile qui a avalé un ordinateur, un télécopieur, un appareil photo et une caméra numérique, les atlas et plans des villes, etc., deviendrai-je un cyborg puissant et heureux comme un demi-dieu?
En faut-il plus pour être convaincu que l’homme des civilisations du Nord investit aujourd’hui ses fantasmes de puissance dans la miniaturisation électronique, laquelle préfigurerait l’intégration de puces et de nanotechnologies dans la chair même du corps humain?  Et à partir de cette rêverie, notre primate semble basculer volontiers dans l’idée qu’il sera un humain supérieur en fusionnant avec la machine.
Le commerce y trouve son compte, mais l’humanisme et la philosophie guère… J’y vois plutôt une régression de l’intelligence et de la psyché humaines. Un danger? Guère, tant ce fantasme est infantile et inconsistant d’un point de vue réaliste. Il nous distrait plutôt de la conscience de nos limites et de nos faiblesses. Qui n’a pas déjà observé le plaisir de ceux qui s’adonnent pour quelques sous à des jeux d’arcades et soudain se prennent pour des héros, parce qu’ils tuent sans relâche sur l’écran des monstres menaçant comme autant de sentiments de leur propre impuissance dans le monde réel?
Faut-il pour autant attribuer à la puissance de la technoscience tous les maux du fait que nous y investissons tant de fantasmes de pouvoir en réaction à la médiocrité déclarée de notre condition humaine? Certes pas : ce n’est pas la technique qui est en cause, mais bien la nature régressive de la psyché humaine et les usages, bons ou mauvais, que les hommes en font. Dans CyberProméthée, j’ai analysé de près cet investissement imaginaire compensatoire que nous opérons dans la technoscience, où nous cultivons l’illusion de dépasser nos limites et de compléter notre être irréductiblement inachevé. De la science occidentale, qui a pris la relève de la religion, nous attendons donc l’intelligence de l’Univers; et de la technoscience, nous pensons obtenir le pouvoir instrumental de procréer l’avenir de l’espèce humaine abandonnée en cours de route par Dieu. Et puisque Dieu n’existe plus, ce sont les Hommes qui seront des dieux, grâce à la technoscience. Voilà un vieil imaginaire qui a resurgi.
Il faut dire que la voie semble libre pour décliner ces idées. L’humanisme bourgeois est assez désuet et discrédité pour laisser surgir comme une nouvelle solution ou un nouvel espoir la barbarie du posthumanisme. Certes, les discours vertueux sur le principe d’humanité ne peuvent plus grand-chose pour nous, si l’on en juge par les barbaries modernes. Une pensée angélique ne fait pas de mal, mais elle ne constitue pas une analyse. Comment adapter notre vision de l’humanité et comment caractériser nos valeurs d’humanisme à l’âge du numérique? Il semble que nous soyons assez désespérés des hommes et de la nature, au point de vouloir modéliser un ersatz magique.
Au posthumanisme, nous préférons opposer l’idée d’un hyperhumanisme. En s’inspirant de la nouvelle logique des liens qui semble fonder l’épistémologie numérique des sciences actuelles, nous pouvons tenter de repenser les liens humains, la sociologie comme la psychologie. Le passage de l’humanisme à l’hyperhumanisme signifie une volonté commune d’évolution du culte bourgeois de l’unicité différentielle à la célébration des liens entre les hommes, de l’exploitation agressive de la nature à son respect, du conflit à la convivialité. L’humanisme classique se fondait sur le caractère unique et irréductible de chaque être humain. Et il a de fait cultivé l’individualisme plus que l’humanisme. Ainsi cette conception moderne a-t-elle abouti à l’ère du soupçon et à l’existentialisme égocentré de Sartre — qui prétendait pourtant en faire un humanisme! — affirmant : « L’enfer, c’est les autres ». L’hyperhumanisme, c’est plutôt la conception de l’homme de la classe moyenne, conscient de son appartenance à la masse, et des liens qui en associent les atomes, et qui la font plutôt agir et évoluer comme un banc de poissons ou un vol de perroquets, que comme des prédateurs solitaires. Et c’est bien dans le paradigme des statistiques, dans la manipulation cybernétique, que la classe moyenne trouve son reflet, et non plus dans le drame du théâtre bourgeois ou du roman psychologique stendhalien, qui cultivaient les exceptions.
L’hyperhumanisme ne s’inscrit donc pas dans l’espace social par la confrontation, à la manière d’un Rastignac face à Paris qu’il veut conquérir. L’homme hyper s’y positionne plutôt au carrefour des réseaux qui le traversent et l’intègrent. Et il est conscient de la multiplicité des espaces et des temps sociaux auxquels il appartient. Il sait qu’il évolue dans l’hybridité, dans un contexte ouvert, un agrégat de beaucoup de mondes simultanés, éventuellement discontinus, éventuellement conflictuels ou incohérents entre eux. À l’échelle de la planète, il semble aussi que le temps des grands blocs politiques soit révolu et laisse plutôt place à une tendance à la fragmentation, équilibrée par des zones d’interdépendance économique et institutionnelle.
De façon générale, l’hyperhumanisme ne tend plus à la confrontation, mais plutôt aux ensembles commerciaux, à l’économie communautaire, aux réseaux d’échanges. Il ne valorise pas la distance, mais bien le rapprochement, non pas la monade individualiste, la solitude psychologique, mais bien l’ouverture et les liens interindividuels.
L’hyperhumanisme marque le passage de la solitude à la solidarité. Il affirme la valeur de l’interdépendance entre les hommes, entre les nations et entre les hommes et l’Univers.
Notre peur d’une catastrophe finale apparemment inévitable — qui est la base du sentiment du tragique actuel — nous incite à chercher notre salut dans l’accroissement d’une éthique de la responsabilité partagée. Le sens de la responsabilité naît de la conscience des liens entre nous et les autres, entre nos actes et leurs conséquences. L’hyperhumanisme entraîne un degré élevé de conscience de notre implication  humaine, à l’opposé de la dérive égotiste ou égoïste de l’humanisme classique, centré sur une certaine exacerbation de l’individualisme. Toute responsabilité individuelle bien comprise tend nécessairement à la conscience de la responsabilité collective à laquelle elle est liée. Ce sentiment de responsabilité naît de la conscience des liens.
L’hyperhumanisme que nous opposons au posthumanisme implique donc plus d’humanisme et plus de conscience des liens que nous partageons, donc plus de conscience de l’importance d’une morale collective de la responsabilité.

Avec la montée en puissance de CyberProméthée, l’avenir nous paraît paradoxalement de plus en plus imprévisible, voire improbable. Nous jouons avec le feu numérique, alors que notre psyché humaine n’a fait aucun progrès depuis l’âge des cavernes. Certains théoriciens ont même pu prétendre qu’elle avait régressé. Et beaucoup de populations aborigènes en sont convaincues, qui se désolent de devoir frayer avec nous.
Au moment où la science intègre le principe d’incertitude dans son paradigme épistémologique, il semble plus évident que jamais qu’on ne peut s’en remettre aux progrès exponentiels et de plus en plus incontrôlables de la technoscience comme à la puissance et à la sagesse d’une nouvelle religion.
Puisque l’espace et le temps semblent infinis et multiples, le seul point fixe — et encore! — autour duquel on puisse faire tourner l’Univers, c’est l’homme, dans le respect de sa diversité.
Du point de vue de la religion, l’homme est au centre du monde que Dieu à créé pour lui. Du point de vue de l’astronomie, Copernic a suggéré et Galilée a confirmé que c’est le Soleil qui est au centre de l’Univers. Puis la même astronomie nous dit aujourd’hui que le Soleil se situe dans une galaxie banale aux confins d’un Univers infini.
Nous proposons un recentrage humaniste, là où Copernic nous imposa de renoncer au géocentrisme. La querelle que nous faisons à Copernic et à Galilée, nous la concevons dans le même esprit qui opposa Gœthe à Newton. Newton avait à coup sûr raison du point de vue de l’optique physique. Mais il négligeait au nom de l’optique l’essentiel de la relation humaine aux couleurs, symbolique, subjective, vitaliste, sentimentale, y compris jusque dans ses illusions, plus vraies que la physique du prisme.
Après Galilée, Darwin a achevé cette entreprise de désenchantement du réel en nous  situant dans une chaîne évolutionniste, qui nous fait descendre des batraciens, voire des bactéries. Il fallait trouver le « chaînon manquant » entre le singe et l’homme! On sait aujourd’hui, si je puis dire, que l’homme est descendu de l’arbre, mais pas du singe…
La modernité, ce fut l’affirmation de la solitude de l’homme dans l’Univers, séparé de la nature et abandonné dans les marges. Et voilà que les prophètes d’aujourd’hui annoncent la fin de l’humain et l’avènement des cyborgs! C’est assurément trop!
Du point de vue de l’épistémologie actuelle, nous devons tourner le dos à la révolution copernicienne. Il faut plutôt rétablir l’humanité au centre de l’Univers, car tout ce que nous savons de l’Univers dépend des liens que l’humanité a établi avec lui. Mis à part un big crash apocalyptique, tout ce qui adviendra de l’humanité dépendra de l’humanité. Et c’est bien là que se situe l’hyperhumanisme.
Du point de vue du temps, puisque nous vivons à nouveau dans un temps vertical, qui semble tenir en équilibre comme une toupie qui tournoie sur elle-même — comme la Terre, et jusqu’à un certain point, comme l’électron (spin)! —, sans capacité de prévoir les changements, et même dans une multitude de temps verticaux simultanés, c’est encore et toujours l’homme, la diversité actuelle des hommes, qui apparaît comme le pivot du temps, sa mesure et la source de la multiplicité de sens qu’elle lui confère.
Puisque selon l’astrophysique actuelle l’Univers n’a pas de centre, la révolution copernicienne tombe dans le non-sens. De quelque côté qu’on regarde, il est donc nécessaire de nous considérer à nouveau, nous, êtres humains, comme le centre de cet Univers aliénant, de rétablir notre place dominante au cœur de cet Univers qui de toute façon, en déclinant à l’envers une expression célèbre, n’a nul autre centre que nous-mêmes, nulle autre circonférence que celle de l’esprit humain.
L’hypothèse de Copernic et les calculs de Galilée étaient courageux. Astronomiquement, leur vision était correcte, certes, mais l’astronomie est une science antihumaniste. Elle dévalorise l’homme et le déresponsabilise ou l’aliène dans une vision désespérante. Galilée a interprété l’Univers en le considérant à l’envers, comme un mécanisme optique. Il faut reconnaître que Galilée a contribué à une libération de l’esprit face à l’aliénation religieuse, mais ce fait étant aujourd’hui acquis et versé à son crédit, il est temps de réactiver une vision anti-galiléenne, de s’engager dans une inversion de la révolution copernicienne, qui se limitait au champ de l’astrophysique, alors qu’il nous faut considérer une cosmologie humaine. Ce fut le premier principe de l’humanisme, tel qu’énoncé par Marsile Ficin et Pic de la Mirandole à la Renaissance. Mais à quoi nous a servi de nous être libérés de l’animisme, puis de la croyance en Dieu, si ce fut pour retomber dans une nouvelle aliénation, astrophysique cette fois? L’Église affirmait, en accord avec la Genèse, que l’homme a reçu de Dieu le commandement de dominer la nature et non d’être dominé par elle, de soumettre la terre et dominer les animaux. La théorie copernicienne était donc hérétique. Et d’ailleurs, n’est-ce pas ce commandement qu’a réaffirmé Descartes après Francis Bacon et que proclame la technoscience actuelle? 
C’est sur cette Terre que nous habitons l’Univers. Pour nous, cet Univers ne sera jamais rien sans l’homme, à moins que nous y découvrions quelque part un jour une autre forme de vie et d’intelligence égale ou supérieure à la nôtre, ce qui changerait totalement notre conscience et créerait une nouvelle cosmogonie. En attendant, l’humanité est le centre de l’Univers. À l’opposé du paradigme copernicien, il faut rétablir l’homme au cœur de l’épistémè dont il est l’unique sujet et instrument.
La planète devient hyper. Mais doit-on se résoudre à transformer l’homme en simple point nodal d’intersection dans des réseaux et à aplatir à ce point la psyché? Le marxisme avait nié l’homme au nom des classes sociales et des processus historiques; Althusser a élaboré un structuralisme marxiste intenable, excluant en dernière instance toute liberté individuelle. Nous avons renoncé à ces idées. Serait-ce pour les reprendre selon une nouvelle métaphore, avec les mêmes abus de pensée et risques d’aliénation, en élevant les réseaux numériques au niveau de nouveaux dieux et en niant l’homme? Comment ne pas percevoir dans cette idée de fragmentation rhizomique de l’être humain un antihumanisme possible, qui nous invite à miser d’autant plus sur les liens constructifs de solidarité et de responsabilité de l’hyperhumanisme? D’autant plus que la surface, même en rhizome, n’existe pas plus que la profondeur. Ce ne sont que deux métaphores opposées! Les interrelations humaines ne s’épuisent pas en images spatiales, qu’elles soient de surface ou de profondeur. Reconnaissons l’importance des connexions, mais redonnons aussi aux intériorités et aux autonomies individuelles le rôle actif, constitutif  qui est le leur, sans se voiler la face au nom d’un nouveau structuralisme numérique désespérant. 
L’hyperhumanisme n’est conciliable ni avec un Althusser, ni avec un Lévi-Strauss du numérique, ni avec aucune hypostase ou réification des processus, des structures ou des échanges, qui ne sont, là encore, que des métaphores dont il faut faire un usage prudent.
Si nous proposons de replacer l’homme à la place qui est la sienne, au centre de l’Univers, ce n’est pas pour l’émietter en fragments électroniques dans des réseaux numériques! Il faut trouver le point d’équilibre entre les liens et les autonomies qui caractérisent chacun de nous. C’est, comme toujours, dans la complexité que naît la création individuelle et le mouvement social.
Pourtant, en nous libérant des aliénations religieuses et politiques, sans nous soumettre à l’aliénation de l’utopie de la technoscience, nous pourrions redécouvrir notre liberté cyberprométhéenne de procréateurs de notre univers. L’hyperhumanisme, ce pourrait être aussi ce renforcement de notre conscience et de notre volonté de choisir notre avenir, de donner un sens humain à l’Univers en assumant les risques de la technoscience, les risques de notre liberté nouvelle, et en construisant une éthique collective capable d’assurer notre sécurité et notre progrès sur la base non plus de la lutte entre les individus et les peuples, mais de la solidarité (des liens) entre les hommes et d’un sens plus élevé de nos responsabilités.
Ne nous y trompons pas : l’éthique passe avant la logique de la technoscience. Sinon, où allons-nous? L’Univers perd tout sens. L’hyperhumanisme, c’est l’affirmation de l’importance d’une éthique de la responsabilité planétaire, qui est devenue la condition de notre avenir, de notre survie, et le moteur possible de notre évolution, bien davantage que la technoscience. Mais malheureusement, la technoscience est beaucoup plus puissante que l’éthique et risque d’en venir à bout, si nous n’y prêtons garde. N’est-ce pas déjà devenu un constat quotidien? Le débat sur le clonage, sur la manipulation des gènes ou des cellules souches, la résolution des conflits par la violence guerrière ne donnent-ils pas constamment la préséance aux logiques de la science et de la technologie sur les valeurs éthiques les plus fondamentales? 
Les morales individuelles, religieuses ou civiles ne suffiront pas à contenir les puissantes tendances à la catastrophe humaine qui sont en germe dans ce contexte nouveau. Nous avons besoin désormais d’une morale planétaire interculturelle, une charte universelle hyperhumaniste, qui édicte des codes de conduite collective, étatique et internationale ad minima, au nom de laquelle une institution internationale puisse intervenir pour interdire des pratiques scientifiques mettant en danger les valeurs de la vie, des pratiques de cybersurveillance contredisant les droits et libertés humains, des actions industrielles susceptibles de ruiner les équilibres écologiques dont nous dépendons tous globalement, des actions armées, violentes, menaçant des populations avec des armes de destruction massive miniaturisées. Le respect de la vie, de l’environnement, de la liberté, de la démocratie et de la paix, la réaffirmation juridique de droits humains intangibles et imprescriptibles, sont des valeurs universelles minimales qui ne peuvent être mises en cause sans que toute la planète en soit menacée.
Mais attention : une éthique planétaire ne saurait reposer sur une culture planétaire uniformisée. Cette éthique planétaire est nécessairement globale, mais ne peut se fonder que sur le respect des consensus locaux et des diversités culturelles. Les hommes et les sociétés  doivent s’entendre sur un commun dénominateur minimal de survie de tous par un abandon mesuré, mais nécessaire, d’un fragment de la souveraineté de chacun. On ne fera pas ici de discours moraux! On parlera seulement selon les exigences de l’instinct de survie que nous sommes bien obligés de partager désormais! C’est la même problématique, à l’échelle planétaire, d’un équilibre entre les droits et les libertés, que nous recherchons constamment à l’échelle locale et sociale. En ce troisième millénaire, cette recherche est devenue un incontournable, mais aussi un redoutable défi, dans la mesure où cette recherche d’un consensus traverse des diversités culturelles et identitaires complexes et doit acquérir une légitimité planétaire permettant un autre incontournable : la nécessité d’armer cette éthique pour obtenir qu’elle soit respectée, comme toute morale sociale élémentaire. (Nous ne parlons évidemment pas ici des morales individuelles qui, elles, sont d’un tout autre ordre.) Le mépris de l’onu, des accords internationaux comme celui de Kyoto, ou de l’institution d’une cour pénale internationale exprimé par les États-Unis sous le règne de Bush fils, qui prétendraient régir le monde selon leur seule volonté impériale, donne bien la mesure de la difficulté de ce projet pourtant essentiel pour l’avenir de l’humanité. Il semble que nous soyons encore dans un âge primitif de l’humanité, alors que nous disposons d’un pouvoir technologique qui croît exponentiellement. Nous sommes à l’ère de tous les dangers.

Hervé Fischer*
NOTES

* Artiste-philosophe, Hervé Fischer a publié Mythanalyse du futur (2000, disponible sur le site www.hervefischer.ca), Le choc du numérique (Montréal, vlb, 2001), Le romantisme numérique (Saint-Laurent, Fides, 2002), CyberProméthée (Montréal, vlb, 2003) et La planète hyper. De la pensée linéaire à la pensée en arabesque (Montréal, vlb, 2004), où il présente sa thèse sur l’hyperhumanisme et l’éthique de la responsabilité à l’âge du numérique.